INDÉ 101 : l’incomparable scène de musique indépendante de Montréal

Musique
Osheaga, Festival Musique et Arts - Charlotte Cardin
Mark Andrew Hamilton

Mark Hamilton

Montréal est depuis longtemps un terrain fertile pour l’expression artistique. Aux côtés de ses films primés et de ses galeries remplies d’œuvres d’art locales, sa scène musicale indépendante retient l’attention du monde entier, et ce, depuis les années 1990. Grâce à la sortie du film Mile End Kicks de Chandler Levack, qui suit le parcours d’une jeune critique musicale à Montréal, la scène locale indé sera une fois de plus mise en valeur. 

Aux racines de la scène indé montréalaise

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La scène montréalaise a un guide spirituel dont les influences sont si palpables qu’on lui a rendu hommage en peignant non pas une, mais deux murales à son effigie dans la ville. Enfant prodige de la ville, Leonard Cohen est un artiste qui a roulé sa bosse sans jamais compromettre sa vision artistique. Cohen a prouvé aux artistes de notre enclave bilingue aux longs hivers que tout est possible, et que leur musique peut atteindre les oreilles du monde entier.

Bien qu’il soit impossible de faire le tour de l’entièreté des musiciennes et musiciens montréalais, nous espérons que ce guide couvre de manière étoffée l’évolution du son indé de la ville et qu’il vous serve de tremplin pour découvrir d’autres artistes. La définition de ce qui est « indé » à Montréal ne s’applique pas qu’au son, mais aussi à la façon parfois DIY dont sont construits les morceaux et à la philosophie originale de la métropole. Tous les soirs, les influenceuses et influenceurs musicaux de demain se produisent sur scène, dans l’une des nombreuses salles indépendantes de la ville. La meilleure façon de mesurer leur talent est encore de les voir en personne. Lorsque c’est possible, nous vous proposons les pages Bandcamp des artistes, une façon simple d’écouter leur musique et de les encourager.

(Agrémentez la lecture de cet article avec la liste MTL Indie sur Spotify.)

Coup d’œil sur les années 1990

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En 1988, GrimSkunk, un nouveau groupe local qui marie le punk à des influences internationales, s’autoproclame représentant du « world punk », menant à la création de la scène alternative québécoise (le crédit revient également au groupe métal légendaire Voivod, dont l’œuvre a créé des vagues dans les années 1980). Au cours de la décennie suivante, Montréal voit apparaître des groupes comme Tinker. L’une de ses membres, Melissa Auf Der Maur, rejoint par la suite Hole, en 1994, puis The Smashing Pumpkins. Elle en parle d’ailleurs dans son autobiographie, Even the Good Girls Will Cry: A ‘90s Rock Memoir, publiée en 2026. Il y aussi Bran Van 3000, dont le succès surprise Drinking In L.A. lui permet de partir en tournée avec Björk et Massive Attack.  

Pendant ce temps, Rufus Wainwright, le fils prolifique de Kate McGarrigle (du légendaire duo montréalais Kate & Anna McGarrigle) et de Loudon Wainwright III, ravit les foules avec son mélange de folk, de cabaret et d’opéra lors de ses spectacles hebdomadaires au Café Sarajevo. Il ne faut pas beaucoup de temps avant qu’il soit remarqué. Sa sœur Martha Wainwright a aussi connu un succès planétaire, ce qui nous fait croire qu’il y a quelque chose de magique dans les veines des Wainwright!  

Alors que Rufus pousse la note devant un public adepte de bonnes chansons, des groupes comme The Sainte Catherines (qui tire son nom de la plus importante artère commerciale de Montréal et prend un malin plaisir à se moquer de la clientèle de cette rue) réchauffent les foules. Me Mom and Morgentaler, un groupe actif dans la lutte entourant la crise du VIH-sida à Montréal, divertit et éduque de son côté les jeunes mélomanes. Puis les choses prennent une autre tournure.

Godspeed entre en scène

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Sur un air sombre et angoissant, une voix s’impose : « The car is on fire, and there’s no driver at the wheel. » (« La voiture est en feu et il n’y a personne au volant. »). Avec ces mots qui ouvrent son premier album, F# A# ∞, le collectif connu sous le nom de Godspeed You Black Emperor change le visage de la musique indépendante montréalaise. Ce vinyle, présenté dans un emballage fait à la main, vient avec des photos, un manifeste écrit sur du papier ciré et un sou aplati sur les rails du Mile End, le quartier d’origine du groupe. GY!BE sort de nulle part et cultive une aura de mystère qui enveloppe toujours la troupe aujourd’hui (son plus récent opus, NO TITLE AS OF 13 FEBRUARY 2024 28,340 DEAD, est paru en 2024).

Sous l’étiquette Constellation Records, une bande d’artistes du genre se produit dans des lofts et d’anciennes usines de la métropole, comme la Fonderie Darling, créant ainsi un mouvement montréalais mystique aux méthodes DIY. Des groupes comme Fly Pan Am1-Speed BikeHangedupExhaust et le rejeton de Godspeed, Thee Silver Mt. Zionfont leur apparition. 

Pour accompagner le tout, des designers d’affiches comme Seripop créent un langage visuel qui tapisse la ville : il était peut-être impossible d’y lire le lieu et la date du spectacle, mais le bouche-à-oreille faisait son œuvre. Plus de deux décennies après la sortie de F# A# ∞, la scène que Godspeed et Constellation ont lancée ne semble pas s’essouffler. Des artistes continuent d’expérimenter, de cultiver le mystère et de publier des albums uniques au vinyle sérigraphié. C’est le cas notamment d’Erika AngellFYEARSteve BatesT. GowdyJOYFULTALKKee AvilAutomatismeJerusalem In My Heart (projet du producteur Radwan Ghazi Moumneh), Jessica Moss et Esmerine, qui ont le vent dans les voiles. 

Pleins feux sur Arcade Fire

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Soyons sérieux : les hivers montréalais sont rudes. Ça ne veut pas dire que nous passons notre temps à hiberner. L’hiver a toujours inspiré les artistes d’ici. Avec Funeral, son premier album sans égal, Arcade Fire propose une ode forte à la vie, à la mort… et à la neige. En chantant « If the snow buries my neighourhood […] I’ll dig a tunnel from my window to yours » (« Si la neige ensevelit mon quartier, je creuserai un tunnel de ma fenêtre à la tienne »), la joyeuse troupe met les gaz dès la première pièce, Neighbourhood #1 (Tunnels), pour ne jamais décélérer lors des 48 minutes suivantes. Sur cet opus enregistré à l’Hotel2Tango (aujourd’hui un studio légendaire) sous l’égide du producteur Howard Bilerman, Arcade Fire trouve l’équilibre parfait entre les orchestrations magistrales de GY!BE et le rock indé prenant.

Les vannes sont alors ouvertes et une multitude de groupes gagnent le cœur de la planète, des magazines internationaux et des sites web spécialisés, qui parlent de Montréal comme de LA ville où il faut être. Quelques artistes ont des carrières éphémères : les regrettés Unicorns et The Witchies se sont séparés beaucoup trop tôt. Mais d’autres ont perduré et se sont forgé des discographies étoffées, gardant ainsi le son de Montréal bien vivant. Des groupes comme The Besnard LakesThe DearsStarsPlants & AnimalsIslandsThe Barr BrothersPatrick WatsonWolf Parade (et ses projets connexes Sunset Rubdown et Handsome Furs), MetricSuunsHalf Moon Run et Land of Talk ont connu un succès important partout sur le globe. D’autres artistes établis, comme Basia BulatMichael Feuerstack (alias Snailhouse) et Tegan and Sara, ont déménagé à Montréal et leur son a été influencé à jamais.

La scène francophone vit aussi au même moment une renaissance. Des artistes comme Cœur de PirateMalajube (dont le succès Montréal - 40 °C est également une ode à l’hiver montréalais) et le gagnant du prix Polaris Karkwa ont séduit un public anglo tout en chantant dans la langue de Molière. Les Safia NolanCharlotte Cardin et Peter Peter ravissent aussi les fans.

Un virage électro

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Si le début des années 2000 est dominé par les guitares, la scène indé troque par la suite les six cordes pour les rythmes électros dansants. Des pionniers du courant comme le collectif queer plus grand que nature Lesbians on Ecstasy, le très beachy Miracle Fortress (dont les harmonies vibrantes rendraient jaloux les Beach Boys), les excentriques du punk-funk Les Georges Leningrad, la formation tapageuse Duchess Says (chapeautée par l’inarrêtable Annie-Claude Deschênes, qui sévit aujourd’hui avec son nouveau groupe, PyPy), le duo synth-pop glacial des Brusque Twins, les joyeux lurons dynamiques de Chromeo ainsi que les incomparables tUnE-yArDs (et les Sister Suvi qui les ont précédés) mènent la nouvelle vague indépendante montréalaise.

Née Claire Boucher, Grimes fait son apparition en 2010, avec deux premiers albums : Geidi Primes et Halfaxa. Signée par l’influent label britannique 4AD (qui a notamment propulsé The Cocteau Twins et Pixies), Grimes a lancé des tendances locales auxquelles Montréal a répondu avec enthousiasme. Des formations d’électro introspective comme Braids (et son projet parallèle Blue Hawaii), Milk & BoneMajical CloudzPurity Ring, de même que le caméléon pop Sean Nicholas Savage, en sont venues à incarner le son de la ville, tandis que l’« opéra noh-wave psychédélique » de  Yamantaka // Sonic Titan a entretenu une étrangeté assumée, mettant en valeur l’éclectisme et la curiosité musicale de Montréal. De la même façon que Constellation l’a fait au début des années 2000, ces artistes se démarquent grâce à des étiquettes comme Arbutus Records.

Méli-mélo

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Et maintenant? Dans un monde où la musique indé ratisse de plus en plus large, Montréal diversifie son offre. Le sculpteur de son Markus Floats crée des royaumes audio dans lesquels on se perd avec délectation, Marlaena Moore emprunte aux chanteuses d’antan et au rock indé et Unessential Oils modernise le rock léger des radios des années 1970. Les instrumentalistes et créateurs de sons Treffpunkt et 5ilience proposent quant à eux une musique aussi contemporaine qu’indépendante, et la vague brutaliste pop de Laura Kreig lui permet de se promener un peu partout sur la planète. 

Des lauréats hip-hop du prix Polaris comme Cadence Weapon (qui débite des vers d’amour pour son ancien quartier montréalais dans des titres comme My Crew (Woooo)), le chef de file de l’horrorcore Backxwash et l’extraordinaire producteur Kaytranada (qui mixe pour les plus grands noms de l’industrie) ont tous élu domicile à Montréal. 

Puisqu’il est question du prix Polaris, le seul double lauréat, Jeremy Dutcher, assemble des hymnes indigiqueers comme nul autre. Autre gagnant du prix, Pierre Kwenders mélange les sons globe-trotteurs pour façonner un nouveau langage musical – après tout, il maîtrise déjà quatre langues! – sur disque, mais aussi lors de sa série de partys dansants Moonshine, dont le lieu secret est dévoilé par texto le jour même de l’événement. La pionnière Elle Barbara (dont l’album Word on the Street a été diffusé par l’étiquette indé d’influence K Records), les rockeurs nippo-canadiens de TEKE::TEKE, le harpiste introspectif Justin Karis et la pianiste Laurie Torres transforment la scène montréalaise et le son local. Enfin, il vaut la peine de se tourner vers ces artistes qui apportent aussi leur pierre au bâtiment : FazeRibbon SkirtknittingSunforgerDahLSasha CayPrism ShoresShunkBlooming SeasonDressergirl with dreamPreoccupationsBéton ArméConifère et Phobocosm. Voilà la preuve que le rock, le punk, le post-punk et le métal occupent encore une place importante en ville.

Et, croyez-nous, Montréal n’a pas fini de faire parler d’elle.

Mark Andrew Hamilton

Mark Hamilton

Mark Hamilton est gestionnaire de communauté pour QueerMTL et un musicien qui voyage partout dans le monde grâce à ses projets Woodpigeon et Frontperson. Également étudiant des cycles supérieurs en histoire, il mène des recherches sur l’activisme LGBTQ+ dans la métropole. Résident de Montréal depuis 2015, on le retrouve le plus souvent en route sur un vélo BIXI, avec quelques minutes de retard.

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